L’Industrie de la musique vu par un disquaire

Publié par Philippe le 14 oct 2009 dans Divers |

Si vous me connaissez personnellement, ou que vous me suivez depuis quelques temps sur ce blog ou sur twitter, vous savez probablement que la musique est une de mes passions. Collectionnant cds, k7 et vinyls depuis maintenant plusieurs années, je n’arrive pas encore à bien assimiler l’intégration de la musique en ligne. J’aime posséder les originaux. Une pochette bien montée, les paroles, l’objet en question m’inspire beaucoup mieux qu’une série de mp3 téléchargé sur iTunes Store. L’industrie de la musique continue son (évolution) au malheur des disquaires indépendants qui voient leur clientèle réduire à chaque mois. Je pointe directement les disquaires indépendants car ce sont eux qui dépendent vraiment de l’industrie de la musique. Ne vendant pas d’article connexe (livres, films, jeux videos, divans, viagra, etc…) se sont eux qui sont dans les tranchés.

Pour rendre hommage et entreprendre l’échange sur ce sujet, j’ai décidé de contacter mon ami Sylvain Lecours, propriétaire du Musique Cité situé à Sherbrooke qui est le dernier disquaire indépendant de la région.

Musique Cité est situé à Sherbrooke depuis plusieurs années, peux-tu m’expliquer un peu l’historique et la raison pourquoi cette entreprise est si différente des autres en région ? 

« Musique Cité a ouvert en 1958, alors sous le nom de « Music City ».   Normand Gaumond, le propriétaire, lui-même musicien et grand connaisseur de la musique, vendait des disques, des feuilles de musique et des instruments.  Je ne peux pas commenter beaucoup la période 1958-1992 mais je peux dire que j’étais client depuis le milieu des années 70 et que j’ai monté la côte King assez souvent !   J’étais principalement attiré par le choix incomparable de « 45 tours » que l’on pouvait écouter à notre guise, sur un minuscule tourne-disque. 

Pour ma part, après une formation en Marketing et une douzaine d’années passées à travailler dans le domaine de la finance (Banque) et à titre de contrôleur dans 2 entreprises différentes, j’ai décidé – avant d’être trop vieux ! – de réaliser un vieux « rêve rock and roll » : travailler dans un magasin de disques !   Déjà, à ce moment, j’assumais ma passion pour la musique en travaillant pendant les week-ends comme Disc-jockey, ce que je faisais depuis 1976. Heureusement (!) ma candidature n’a pas été retenue chez Archambault, alors j’ai décidé de prendre le « beau risque » :   celui d’acheter un magasin de disques !    Lorsque j’ai appris que Musique Cité était justement à vendre, ma conjointe et moi avons rencontré M. Gaumond et nous passions chez le notaire quelques jours plus tard.   Nous sommes alors en décembre 1992.  J’y investissais alors mes épargnes, et j’ai dû emprunter de l’argent de mon père, de ma conjointe, de M. Gaumond et il fallait aussi augmenter l’hypothèque de la maison….   C’était risqué, mais je voulais le faire avant d’être trop vieux!  Avec M. Gaumond, Musique Cité avait acquis une bonne réputation et tout le monde savait que si un disque était difficile à trouver, il y avait de bonnes chances qu’on puisse le trouver là.  Sinon, le propriétaire utilisait toutes ses connaissances et ses contacts pour le trouver et le commander !   J’ose prétendre que nous avons conservé et mérité cette réputation ! Étant moi-même disc-jockey, j’ai pris contact avec tous les DJs de la région et Musique Cité est devenu le lieu de rendez-vous des DJs le seul endroit à Sherbrooke où on trouvait des « 12 pouces » Vinyles neufs.

 Au fil des années, avec l’ouverture de magasins de disques usagés, la disponibilité de disques compacts en location, l’avènement des nouvelles technologies et la multiplication des points de ventes qui s’improvisaient disquaires (Club Price, Wal-Mart et autres), les magasins de disques Sherbrookois qui étaient présents en 1992 ont tous fermé l’un après l’autre, sauf Musique Cité et Archambault (HMV a ouvert ses portes après 1992, remplaçant un autre magasin de disques qui fermait aussi).   Qu’il s’agisse de magasins de disques neufs ou usagés, j’ai vu disparaître Wilson, Mélodies, Musicomaniac, le Gramophone, Le Discret, le Juke-Box, Disques A & A, Discus… et d’autres encore.  Loin d’aider Musique Cité, la fermeture des magasins de disques signifiait que le centre-ville de Sherbrooke n’était plus une destination pour aller magasiner des disques… Et les DJs, qui constituaient une clientèle importante, sont progressivement disparus, se convertissant plutôt au MP3…. Comme le marché de musique « pop » était pris d’assaut par des non-disquaires qui vendaient les titres « faciles » (ex : Céline Dion…) on trouvait alors des disques partout…. Chez Future Shop, Best Buy, Provigo, Canadian Tire, Jean-Coutu, Ro-Na, Zellers, au dépanneur du coin et, évidemment chez Costco et Wal-Mart, ce dernier étant devenu ironiquement le plus grand vendeur de disques au monde. 

Pour éviter de subir le même sort que les autres disquaires disparus, Musique Cité a développé les créneaux peu exploités par les autres et nous sommes devenus au fil du temps et grâce aux connaissances et à l’expertise de mes jeunes employés et confrères,  les « spécialistes » dans les domaines du Punk / Hardcore / Métal.   Nous vendons alors principalement des importations, de groupes qui passent rarement / jamais à la radio et qu’on a peu de chances de voir au palmarès.     Et c’est également chez Musique Cité qu’on trouvera le meilleur choix de Vinyles.   Et je dois préciser que nous avons conservé la vocation du Musique Cité original : nous vendons uniquement des disques NEUFS ! » 

Dans les dernières années nous avons souvent entendu parler de piratage (napster, réseau peer to peer, etc..), est-ce que le tout s’est fait ressentir chez Musique Cité ? 

« Le partage sur Internet et la possibilité de copier la musique illégalement et avec beaucoup de facilité ont certainement affecté Musique Cité.   Cependant, je peux dire avec le recul, que cela ne constitue pas notre problème principal.   Au contraire, Internet nous a fourni des outils extraordinaires et l’utilisation d’ordinateurs et de logiciels toujours plus puissants et rapides nous ont grandement facilité la tâche.  Particulièrement lorsqu’on devrait trouver un titre « introuvable » !!   Autrefois on devait faire de longues recherches dans des catalogues très volumineux,  sur papier, en fouillant chez de nombreux distributeurs.   Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de trouver un disque et repérer son distributeur.   Et alors qu’on devait payer plusieurs centaines de dollars par année pour se procurer des répertoires dans lequel on pouvait trouver près d’un million de titres de chansons et repérer sur quel album se trouve la chanson que vous cherchez, aujourd’hui quelques sites Web offrent cela gratuitement.   À Musique Cité, à nos concurrents… et à nos clients !!  

Je le répète, il faut préciser que le piratage et le « partage » de titres sur Internet ne constitue pas notre principal problème.    La multiplication des points de vente non-traditionnels et la disponibilité – chez Wal Mart et les autres – des titres les plus populaires et les plus faciles à vendre nous ont privé d’une source de revenus qui contribuait à nous maintenir en vie !  Céline Dion a déjà été « payante » pour Musique Cité.   Aujourd’hui, non.   Si elle sort un nouveau CD, il sera disponible, en bas de notre prix coûtant, chez l’un ou l’autre des détaillants non-spécialisés et chez les grandes surfaces.  Et je précise que plusieurs de nos clients ne se cachent pas d’être utilisateurs de sites de partage et ils avouent facilement utiliser souvent le téléchargement.  Mais nos clients fidèles ont maintenu leur volume d’achat et ont continué à acheter autant, sinon plus, de disques !  »

Avec la hausse des moyens de se procurer de la musique en ligne (iTunes store, myspace, etc…), qu’elles sont les impacts sur les ventes en magasin ?

« L’achat de titres en ligne nous affecte sûrement.   Nous en avons eu la preuve avec le dernier album des Cowboys Fringants qui était disponible en ligne avant de l’être chez les disquaires, en CD.   C’est la première fois qu’un disque des Cowboys Fringants se vendait aussi peu.  Et la tendance semble vouloir s’installer.   Au moment où j’écris ces lignes, le nouvel album des Trois Accords est disponible en ligne chez un concurrent alors que le CD  sera disponible chez les disquaires seulement la semaine prochaine… Il faut cependant préciser que les fichiers numériques sont souvent vendus à l’unité (on achète plus souvent une chanson qu’un album).   C’est donc une culture de « singles » qui concerne principalement la musique « pop ».   Les albums de Punk, de Hardcore ou de Métal ne font pas partie de cette culture et il est peu probable que quelqu’un aille télécharger des chansons individuelles de – disons – Immortal !  Il faut noter aussi qu’en plus de rendre la musique disponible sur iTunes ou autres sites semblables, les détaillants virtuels comme Amazon ont eu un impact significatif sur les revenus des disquaires.   En vendant des fichiers numériques mais aussi en vendant des disques.

Quant à MySpace, c’est pratiquement un allié !   Non seulement il nous est possible de nous afficher nous-mêmes sur MySpace et de l’utiliser comme un outil de promotion (http://www.myspace.com/musiquecite) mais nous pouvons aussi y entendre beaucoup de groupes ou d’artistes qui nous étaient inconnus.   Nos clients y font aussi beaucoup de découvertes intéressantes et je crois que cela peut souvent se transformer en achats chez nous.   Par contre, de très nombreux artistes présents sur MySpace n’ont pas de CD distribués chez les disquaires et c’est une source de frustration pour nos clients…. Et pour nous ! »

On entend également souvent parler d’entente exclusive entre artistes et magasins pour la vente d’album. Peux-tu me donner un ou des exemples et m’expliquer en quoi ça l’affecte votre commerce ?

 « Kiss, les Rolling Stones, Elton John, Garth Brooks, les Eagles, Alanis Morrissette d’autres encore ont signé des ententes exclusives avec Wal-Mart, Best Buy, Future Shop et même le géant du café Starbucks… Évidemment, chaque CD ou DVD de ces artistes qui est vendu chez un détaillant exclusif est une perte pour les disquaires spécialisés.  Parfois, les titres sont offerts quelques mois (ou parfois 2 ans) plus tard chez les disquaires.  Mais il est alors trop tard.  L’attrait de la nouveauté n’y est plus et la promotion est terminée depuis longtemps.   Maintenant que le dernier Eagles m’est offert, il ne m’intéresse plus du tout…. 

Je trouve un peu étrange que ces artistes qui ont bâti leur carrière notamment grâce à la disponibilité et la promotion de leurs disques chez des disquaires décident de signer de tels contrats.  C’est la prérogative de l’artiste, mais je me permets d’exprimer ma dérogation ! » 

Je te laisse la place pour écrire un petit mot, va comme bon il te semble.

« Je me permets de transcrire ici la conclusion d’un essai que j’ai rédigé en 2003 et qui s’intitulait « Musique : Une industrie à la dérive » : 

« …Oui! La musique devrait être gratuite! Mais il y a une condition essentielle et incontournable: l’artiste doit être d’accord! Si un créateur décide, pour des raisons qui lui sont propres, d’autoriser la diffusion gratuite de son oeuvre sur Internet, qu’il en soit ainsi. Mais si au contraire il choisit de gagner sa vie en composant de la musique, en écrivant ou en interprétant des chansons, acceptons de payer pour jouir du fruit de son travail, comme nous le faisons pour tous les autres biens de consommation. Respectons ce droit des créateurs de disposer de leurs oeuvres comme ils l’entendent. » 

Bon, évidemment c’est dur à prendre pour moi lorsqu’un artiste décide de signer une entente exclusive, de vendre son album en fichier numérique avant de sortir sur CD ou simplement de le laisser gratuitement à la disposition du public sur Internet, mais c’est le droit de l’artiste.   Je défends ce droit et je dois alors en accepter les conséquences, même si elles sont parfois négatives pour les disquaires. 

Et un dernier conseil ici :    Achetez vos souliers chez un marchand de souliers, vos pneus chez un marchand de pneus, vos médicaments chez le pharmacien et vos disques chez un…. Disquaire !!!  Vous aiderez alors à la survie d’une race menacée d’extinction ! Merci pour cette entrevue !! »

J’ai rien à ajouté à ceci !

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7 commentaires

philippeyergeau
14 oct 2009 à 16:05

[Blogue] L’Industrie de la musique vu par un disquaire : http://bit.ly/3GCSOC

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Marianne
14 oct 2009 à 21:36

Merci pour cet article.
Étant artiste (photographe) et passionnée de musique, je comprends très bien le fait que les gens ne veulent pas payer pour de la musique. Dans mon cas, les gens ne veulent pas payer pour des photos. Sauf que mon métier est mon gagne-pain. Le disque appartient aux musiciens comme les photos appartiennent au photographe.
En ce qui me concerne, quand j’aime un groupe, je vais acheter leur disque. Et je sais que ce que j’aime ne tourne pas nécessairement à la radio. Bref, tout ça pour dire que j’encourage fortement les spécialistes et leurs spécialités parce que nous savons tous que n’importe qui peut s’improviser n’importe quoi, de nos jours.
Finalement, depuis que je suis allée chez Archambault pour me faire dire d’aller chez Musique Cité pour trouver le CD que je cherchais, je n’achète plus aucun CD dans cette grande chaîne de magasins…

Marianne, une photographe sherbrookoise


 
IsaX
15 oct 2009 à 11:36

C’est un très bel article que tu as réalisé avec Sylvain.
C’est triste de voir que le petit commerce vit difficilement alors qu’à l’époque c’est grâce à eux si les artites pouvaient voir leur musique se retrouver sur les tables tournantes des maisons, et que les cassettes roullaient jusqu’à en user le tape. Les grands artistes du monde de la pop ne s’en souviennent sûrement pas en signants des accords avec des magasins de grandes surfaces. Internet est un outil de travail pratique et insdispensable pour le travail et à la maison, mais d’un autre côté il a des effets très néfastes sur certains commerçants spécialisés.


 
Pascal Fillion
16 oct 2009 à 20:28

C’est triste à dire, mais l’industrie de la musique n’a vraiment pas suivi. Je pense que si à l’époque ou les mp3 ont commencé à sortir, ils auraient dû avoir le réflexe de commencer à les vendre rapidement à un prix raisonnable. Plutôt que ça, le monde s’est tellement habitué au téléchargement illégal que plusieurs en sont en penser qu’il est idiot de payer pour ça… Personnellement j’aime pas trop acheter des CD pour une question environnementale (un CD cause beaucoup plus de pollution et de déchets qu’un mp3), mais j’achète volontier des mp3 quand c’est possible. Je ferais la même chose avec mes séries préférés si c’était possible. Et oui quand j’ai le choix je veux toujours plus encourager le local, mais faut encore que le prix soit sensé, payer un CD le double du prix d’un dans une boutique plutôt qu’une grande surface me semble pas très logique…

Pascal Fillion
Designer graphique


 
MaM
19 oct 2009 à 23:33

Il se peut en effet que le CD soit 2, 3 ou 4 $ de plus qu’au magasin a grande surface. Ce genre de commerce a les moyens d’acheter des quantités impressionantes du même CD et de vendre le CD sous le prix du « cost ». Le magasin spécialisé, s’il veut survivre, n’a donc pas le choix de vendre le CD quelques dollars de plus. Par contre, j’ai déja vu des CD moins cher au Musique Cité qu’au HMV. Personnellement, je suis heureuse de dépenser un peu plus pour ne pas avoir a me rendre au carrefour de l’estrie et m’être déplacée a l’autre bout de la ville pour assurément, repartir les mains vide. Ce qui est merveilleux avec les disquaires indépendants, c’est qu’ils connaissent leur affaire! Ils offrent un service et des conseils que j’apprécie beaucoup (grâce a eux, plus besoin de m’obstiner avec un « conseiller » mongol qui me dit que Toy Dolls n’existent pas!). En bref, ce qui est le plus néfaste a la survie des disquaires, ce n’est pas plus le téléchargement que les magasins a grandes surfaces et tout les commerces qui vendent des CD a côté de la caisse! Il est certain que le téléchargement est nuisible aux disquaires mais, malheureusement, c’est l’évolution et nous devons vivre avec. Ce qui est malheureux avec le téléchargement, c’est quand il est gratuit. Ce type de téléchargement est très nuisible pour tout les maillons de la chaîne, de l’artiste au disquaire.


 
philippeyergeau
21 oct 2009 à 07:33

@sylvaincarle se groupe a descendu dans mon estime en s’alliant avec Archambault pour une prévente exclusive… Lire : http://bit.ly/3GCSOC

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philippeyergeau
21 oct 2009 à 10:01

@Indiarecords on peut en discuter plus ouvertement et longuement sur mon blogue : http://bit.ly/3GCSOC ;)

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